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Pablo PICASSO Femme au chapeau dans un fauteuil huile sur toile, 1939, 65 x 54 cm © Picasso Administration
ROMAN D'UN COLLECTIONNEUR par FLORIAN RODARI Conservateur de la Fondation Jean et Suzanne Planque Commissaire de l'exposition «Il est bien possible que dans cinquante ans les peintures que j'ai pu réunir n'auront plus aucun intérêt », déclarait de temps à autre Jean Planque avec cette disposition à la mélancolie à laquelle il inclinait périodiquement. « Mais, ajoutait-il, ce que l'on ne pourra effacer, c'est ce que j'ai fait de ma vie : mon fabuleux destin. Ce que j'ai fait de moi-même, parti de rien, sans culture, sans fortune. Tout ces gens que j'ai connus, que j'ai côtoyés. De cela, je suis fier.»
Planque était entré en peinture comme d'autres entrent en religion: en lui sacrifiant tout. Assez lucide pour reconnaître qu'il avait négligé un certain bonheur de vivre et de partager, pour une passion unique, il écrivait à l'intention de Suzanne, sa femme, qui l'a secondé avec une remarquable abnégation tout au long de son existence : « J'ai mieux aimé les tableaux que la vie »; aucun plaisir matériel n'excédait la joie spirituelle que lui procurait la contemplation de la peinture. Cependant, avec une humilité qui confinait parfois au déni de soi, il refusait d'admettre que c'était cette pensée exclusive, et non la chance, qui avait créé les circonstances favorables de sa destinée, sa volonté, et non les caprices du hasard, qui avait renversé les obstacles placés sur son chemin, que c'était lui seul, et non les autres, qui avait ouvert la porte aux plus invraisemblables rencontres. La réussite n'était donc pas pour lui principalement esthétique, il la voulait éthique. D'origine paysanne et protestante il avait immédiatement senti qu'il aurait à résoudre certaines contradictions — lesquelles, en vérité, le tracassèrent jusqu'à la fin de ses jours. Car dans le milieu où il avait été élevé, l'art, et surtout l'art des images, c'était du luxe, de l'inutile; et, paradoxe suprême, du luxe qui pouvait rapporter de l'argent, parfois même beaucoup d'argent. L'un de ses premiers étonnements d'amateur de tableaux aura été de constater que, sur une toile, trois pommes peuvent valoir plus cher qu'un bouquet de roses délicates. Il sut bientôt que la vente d'un tableau bien choisi permet de gagner en quelques heures beaucoup plus que le misérable salaire d'une mère accablée de dettes et de fatigues.
À la suite de sa première véritable affaire, qu'il attribue une fois de plus à sa bonne étoile, Jean Planque fait ses comptes : le bénéfice acquis lui brûle les doigts, dévore sa conscience. Il jure de ne pas recommencer. Il recommencera. Mais, dès lors, il cherchera un moyen de préserver ses achats de la malédiction qui à ses yeux frappe le commerce des tableaux. Ces scrupules, qui étaient réels et profondément sincères, loin de l'arrêter vont armer ce grand timide et lui feront franchir des seuils qu'il s'étonnait tardivement encore d'avoir osé franchir. En effet, à partir de ce moment-là, pour contrebalancer le sentiment de malaise qu'il éprouve à faire commerce de ce qu'il aime, à consacrer tout son temps libre et ses premiers revenus à la poursuite de toiles incompréhensibles au reste des hommes, il se met à interroger de plus en plus près l'objet qui l'occupe, il aiguise ses choix et explique sans fin aux autres le sérieux et la légitimité de la passion qui l'habite. À son beau-frère Étienne Spire, sorti de Centrale, qui lui reproche la précarité de ce qu'il considère comme un passe-temps frivole, Planque rétorque un jour qu'il est en quelque sorte «un "ingénieur ès art", cela pour bien marquer qu'[il était] son égal, lui ingénieur métallurgique [...], et lui faisant remarque que pour cela il n'y avait pas d'école, ni Centrale ni autres lieux, mais un don» (Cahiers de 1972-1973). Pour expliquer cette vocation à l'inutile, Jean Planque invente donc très tôt un discours où l'affect et l'enthousiasme prennent tout leur sens. Ils justifient en effet l'irrationnel de sa conduite qui l'entraîne à pousser la porte des galeries, à acquérir ses premiers tableaux plutôt qu'à assurer son avenir matériel, et bientôt à dialoguer, lui l'ignorant, avec les artistes les plus éminents de sa génération. Toute rencontre, tout achat, en même temps qu'ils enrichissent l'expérience de l'homme et renforcent étape par étape la collection, sécrètent un tissu de réflexions et d'anecdotes dont la qualité n'échappe à personne, en tout cas pas aux deux meilleurs éditeurs d'art de Suisse romande, Henry-Louis Mermod et Albert Skira, qui dès la fin de la guerre lui proposent de retranscrire ses propos sur la peinture. La plupart des œuvres réunies dans sa collection s'entourent ainsi d'un réseau d'histoires qui font corps avec elles, deviennent indissociables: leur auteur resitue les circonstances d'exception dans lesquelles a eu lieu leur découverte ou s'est faite leur acquisition. Ses descriptions évoquent des situations cocasses, des rencontres soudaines, immédiatement amicales, des conversations captivantes où Planque se donne volontiers le beau rôle. Les bons mots y sont fréquents, les détails précis, la citation vivace : le narrateur s'exprime librement, ne craignant pas de choquer par sa franchise, même s'il ne s'épargne pas toujours lui-même. Nombreux sont ceux qui, au cours de ces dernières années, ont été tenus en haleine par les talents de conteur de Jean Planque, lequel se laissait volontiers aller à évoquer les principaux chapitres de sa merveilleuse existence. S'il ne se souciait guère des redites, s'il en prenait à son aise avec la chronologie, il parvenait néanmoins toujours à l'effet escompté : transmettre son émotion. Fruit le plus évident de cet esprit de conviction et de la chaleur que Planque mettait dans les entretiens qu'il nouait avec ses interlocuteurs, quels qu'il fussent, un nombre impressionnant d'œuvres en sa possession lui ont été offertes, et dédiées, en souvenir de ces rencontres. L'une des plus belles preuves de la qualité de l'ensemble réuni par le collectionneur se manifeste dans l'intérêt que lui portent les plus fins connaisseurs de la peinture du XXe siècle. Comme il le déclare lui-même, sa collection «ne contient peut-être pas de chefs-d’œuvre », mais elle convainc les plus difficiles par l'exigence des choix et l'extrême cohérence de l'ensemble, la finesse rare de certaines pièces, souvent peu commerciales et dont la beauté ne se révèle qu'après un long temps de contemplation. Quelques-uns de ces spécialistes ont accepté d'évoquer un aspect particulier de cette collection assez riche pour être étudiée sous de multiples aspects. Conservateurs de musée ou historiens de l'art, ils ont immédiatement mesuré l'exceptionnelle qualité du regard de cet amateur et l'analysent dans des essais qui rendent hommage aux diverses facettes de sa sensibilité. Nul doute que Jean Planque eût été surpris — et ravi — de constater que ses tableaux suscitaient une aussi vive curiosité. En 1972, lorsqu'il cesse son activité régulière pour la galerie Beyeler, la collection est pour l'essentiel constituée. Jean Planque entre alors dans une période d'évaluation et de mémoire. Il s'adonne à la peinture. Il poursuit de nombreuses correspondances, note ses réflexions, continue à visiter musées et galeries. Mûrit en lui l'idée d'arracher sa collection de tableaux à la spirale spéculative dans laquelle le monde de l'art lui paraît aspiré. Il décide dès ce moment-là, en accord avec sa femme Suzanne, de donner ses œuvres à un musée pauvre. À un musée où l'exposition de ses tableaux réunis aurait un sens, non seulement parce qu'ils enrichiraient l'institution, et en même temps ils auraient quelque chance de ne pas finir à la cave... Au fil des ans ce souci devenait plus évident : les œuvres ne devaient jamais être dispersées et devaient constituer le témoignage non pas d'une collection exceptionnelle, mais celui d'une existence citée en exemple à tous ceux que la vie n'a pas favorisés. La fondation qu'il a appelée de ses vœux dès 1991, malgré les contraintes auxquelles elle risquait de l'exposer dans sa vie de tous les jours, il l'a créée, disait-il, « afin que notre joie demeure ». Il lui a confié la tâche de parachever son œuvre en lui demandant d'offrir au regard des autres sa passion de collectionneur. Les expositions qu'elle accompagne nous ont paru la manière la plus appropriée de célébrer cet hymne au bonheur et à la peinture. Florian RODARI De Degas à Picasso, collection Jean Planque Jean Planque, repères biographiques page d'accueil
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