EXPOSITIONS PASSEES > Georges MATHIEU > Mathieu par Nicole Duault

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Georges Mathieu, le big-bang de la liberté 

Après Versailles, voici Georges Mathieu à Saint-Louis, dans cette cité baptisée par le roi Soleil. Normal pour celui qui a fait de l’Histoire de France et du siècle de Louis XIV le thème de ses plus subjuguantes créations. En ce début du IIIème millénaire, Georges Mathieu, anarchiste de droite, vit chez lui entouré de tableaux de son peintre préféré qui était aussi celui de Louis XIV, Charles Lebrun. Et pourtant Mathieu est un révolutionnaire. Il a bouleversé l’histoire de l’art dans la seconde moitié du XXème siècle.

Quelle découverte de voir accrochées côtes-à-côtes ses immenses toiles dans les Petites Ecuries de Versailles au printemps dernier ! Cette splendeur aérée de signes et de couleurs, résonnant de lal vibration des courbes, des lignes, des formes s’intégrait totalement à l’architecture monumentale. Trente ans après que ces toiles aient été peintes, voilà que l’enchevêtrement des traits, l’accolement impulsif des couleurs allait bien plus loin que dans nos souvenirs. Il ne s’agissait pas d’un simple plaisir esthétique, décoratif. Mathieu force notre regard et soulève l’émotion.

Cette ligne verte qui zigzague sur une composition rougeoyante, pleine de griffures blanchâtres, est d’une intensité impitoyable. Un choc. Une brisure. Quant à cette couleur verte, que le peintre dit exécrer parce que, dans l’imaginaire collectif, elle évoque le calme champêtre, il en fait un symbole de la douleur extrême. Le tableau s’appelle « Ecartèlement de François Ravaillac », l’assassin d’Henri IV. L’histoire encore et toujours est au centre dans cette autre immense toile, son chef d’œuvre « Les Capétiens partout » : on peut y distinguer une couronne surmontée d’une croix dans une atmosphère de violets, de rainures rouges,  de coulées blanches et des oppositions cinglantes de jaunes et de noirs. Comment mieux évoquer la destinée sublime et dramatique de la dynastie capétienne ? « le signe précède la signification », dit-il, un axiome qui rappelle celui de Sartre : « L’existence précède l’essence ». C’est dans le signe que Mathieu, inventeur de l’abstraction lyrique, aristocrate de l’arabesque, inscrit sa pensée. Pour ce philosophe utopique et pourfendeur des idées reçues, le style passe avant la description et la psychologie.

Georges Mathieu a été l’une des personnalités les plus connues des années soixante. En 1965, l’hebdo Arts-Spectacles d’André Parinaud le classe en deuxième position derrière Yves Klein dans la liste des artistes de l’heure. George Mathieu est alors présent partout. Il est celui qui, le plus efficacement, fait descendre l’art dans la rue. Chaque Français possède alors son Mathieu, la pièce de 10 francs qu’il a dessinée. Chaque Français a un Mathieu sous les yeux en ouvrant son poste de télévision puisque le logo d’Antenne 2 est de lui. Lui encore, ce « calligraphe occidental », selon la formule de Malraux, décore des assiettes à Sèvres, des tapisseries aux Gobelins, des timbres pour la poste, des fresques pour la Maison de la Radio. Il réalise même des meubles et des usines ! Lui partout. A tel point qu’il devient l’artiste officiel. Le revers d’une telle célébrité est un purgatoire d’une quinzaine d’années qu’il a traversé sans peindre mais en maniant la vindicte et la réprobation à l’égard des flux de la mode. Dans des écrits incisifs, pourfandant les bureaucrates et les puissants de tout acabit, il sonne l’alerte contre l’imminence de la barbarie et le surgissement de l’animalité qui, selon lui, sont « l’ordre naturel du monde, la civilisation étant l’exception ». Des propos clamés dans un désert aussi vaste que celui dans lequel il se débattait.

De l’oubli, une série d’expositions vient de le tirer. Voici venue l’heure de la reconnaissance. A moins que dans un mouvement naturel qui fait des créateurs des précurseurs et des presbytes de l’histoire, il ait vu juste bien avant nous . Georges Mathieu a introduit dans l’art les notions de vitesse et de risque qui n’ont jamais été autant d’actualité. Dès 1946, cet enragé qui allait faire connaître Pollock en France utilisait des croisements de coulures et la pâte sortant telle quelle des tubes. Sa toile  manifeste qui concentre et résume les théories de l’abstraction lyrique était présente à Versailles. Elle l’est également à Saint-Louis, prêtée par le Musée National d’Art Moderne auquel elle appartient : ce sont « Les Capétiens partout » dont on ne se lasse de parler tant elle est capitale. De 3m de hauteur sur 6m de longueur, elle fut peinte le 10 Octobre 1054 en une heure-vingt, précise le peintre, avec son sens manique de la rigueur. C’était quelques semaines avant l’exposition prévue pour l’accueillir. La toile avait été placée debout. Et, devant les photographes, Mathieu, pinceaux à la main, s’était livré à l’une de ces danses furieuses, gesticulant jusqu’à la transe dont il avait le secret, pour éclabousser la toile d’un graphisme hallucinant de grâce, d’énergie et d’équilibre. Renouvelé des dizaines de fois devant des spectateurs, des télé, inaugurant ainsi les happenings bien avant les actionnistes viennois, Mathieu n’a pas été toujours compris. Il a peint bien des Batailles de l’Histoire, titres donnés à de nombreux tableaux en référence à celle qu’il livrait pendant l’exécution de ses œuvres. Ne semble-t-il pas parfois se prendre pour le Créateur au premier jour de la création lançant dans la virginité du néant, le big-bang, l’explosion acérée de ses fulgurances. Ce combattant du pinceau a besoin de formats souvent gigantesques pour illustrer les luttes de l’artiste contre les forces qui le contraignent et s’opposent à lui. Il s’affronte au vide de la toile en un pugilat contre le temps, les éléments, les lois de la physique et de la chimie. Au profit de quoi ? L’esthétique de la forme et la beauté du geste. Cette expressivité d’une violence totale est parfois passée pour de l’exhibitionnisme. « La rapidité d’exécution est une des conditions de l’authenticité » répète-t-il. Mais ces improvisations en étaient-elles réellement ? en apparence seulement tant elles demandent de contrôle, de concentration, de connaissances, d’intuition, de culture et, en définitive, de génie pour parvenir à une osmose entre le geste et la pensée. Il aime se référer à l’idée de Martin Heidegger : le devenir est déjà dans l’être. L’art de Mathieu implique une machine intellectuelle au mécanisme d’horlogerie : le cerveau avant la main, le concept autant que le geste.

Précurseur, Mathieu a aussi introduit en art la notion de risque : celle très anxiogène de rater un tableau devant le public. Peut-être ce qui se ressent le plus aujourd’hui n’est-il pas la rapidité d’exécution avec la quelle ces oeuvres ont été réalisées, mais l’émotion qui en émane. Et si cette émotion existe, c’est parce qu’en réalisant ses tableaux, le peintre s’est senti en communion avec son public. Créateur, Mathieu a ajouté à la peinture ce que l’interprète d’une œuvre musicale apporte au compositeur. Sans doute est-ce la raison pour laquelle les peintures de Mathieu sont si vivantes et nous touchent avec une telle intensité.

Mathieu n’est pas à une contradiction près, cet insaisissable si assoiffé de contacts humains par l’intermédiaire de sa peinture est aussi un créateur altier et solitaire. Beaucoup des œuvres présentées à Saint-Louis ont été faite dans un face à face avec lui-même, lutte encore plus forte dont le geste sort toujours vainqueur. Contradiction, beaucoup d’œuvres font référence au Japon, pays qui l’accueillit dès sont entrée en peinture comme un Dieu, lui le pur produit du XVIIème siècle : « Le Japon n’a pas subi l’influence désastreuse du cartésianisme » dit-il. Ce n’est pas pour laisser dans l’ombre la discussion philosophique qui le taraude, lui qui avant d’être peintre a enseigné la philo dans un lycée de Douai, saisi déjà par un impératif besoin de communiquer. C’est dans la pensée philosophique que l’on trouve le secret de son œuvre. Il aime citer Galbraith : « L’artiste est maintenant appelé pour réduire le risque du naufrage social, à quitter sa tour d’ivoire pour la tour de contrôle de la société ». Et si, le meilleur contrôle d’elle-même, notre société pouvait le trouver sur les chemins de la liberté ouverts par l’abstraction, alors que lelyrisme nous propulse vers un univers cosmique, dans les étoiles du rêve.

Nicole DUAULT



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